Denis ruellan : spécialiste des reportères de guerre

Denis Ruellan, sociologue français et professeur des universités, a sorti en 2018 un livre nommé Reportères de guerre: Goûts et Coûts. Une oeuvre qui met en avant des femmes courageuses qui font ce métier au risque de leur vie. Il y raconte le parcours de quinze d’entre elles, leurs motivations et difficultés.

Pourquoi pensez-vous que les femmes tentent de faire ce métier?

Le reportage de guerre est une façon se de montrer, de se construire une carrière et de l’expérience. Cela sert à se faire un book. Ceci est plus important pour une femme qu’un homme. Parce qu’il est toujours plus compliqué pour une femme d’accéder à des postes intéressants.

Pensez-vous que comme “le terrain de guerre est un lieu de comportement profondément genré” les femmes osent moins faire ce métier?

L’univers de la guerre est un univers très masculin. Ce sont principalement des hommes qui tiennent les armes, le pouvoir etc. Dans ce contexte là, les femmes doivent tenir compte de ce caractère fortement genré. Ce sont très souvent les femmes civiles qui sont les victimes. Elles sont prises dans des bombardements ou sont victimes de viol.  

Vous dites dans votre livre que “le journalisme demeure en 1986, un bastion de la masculinité, surtout le reportage de guerre”. Cela perdure-t-il encore aujourd’hui? 

Il ne faut pas se voiler la face. Les comportements individuels sont genrés. Une des façons de le signifier est de créer des distinctions entre les hommes et les femmes. Des différences fictives qui n’existent pas. Elles sont construites par des stéréotypes qui vont être utilisés pour invalider certaines personnes. De manière que ça les excluent ou qu’elles s’excluent elles-même. Le journalisme reste un univers dans lequel le genre est présent et invalide la moitié des travailleurs qui sont des travailleuses. Cette violence est toujours appliquée dans les rédactions médiatiques. Par rapport à 1986, oui ça a évolué. Mais il ne faut pas perdre de vue que les hommes et les femmes sont en compétition pour les emplois. Ce ne sont pas les hommes contre les femmes. Ce sont les individus eux-même qui sont en compétition. 

Vous dites dans votre livre que les femmes utilisent parfois la “tactic of flirting” ou un jeu de “séduction”. Sont-elles parfois forcées de le faire pour récolter plus d’informations dans ce milieu encore très masculin?

On peut se servir du genre comme une tactique. Les hommes font ça très bien. Ils roulent des mécaniques et se montrent protecteurs. Les femmes sont éduquées dans l’idée qu’il faut sourire pour plaire aux hommes mais aussi pour désarmer leur violence. Elles vont s’en servir pour se défendre. Leur sourire est une arme efficace face à des personnes qui voient une femme plutôt qu’une journaliste. Il y a certain contexte ou s’y vous jouez de votre genre c’est soit susceptible de vous servir soit on n’a pas le choix. L’arme de “séduction” est un moyen d’éviter la violence dans un contexte de risque. Les journalistes doivent demander des informations pour leurs articles. Il est conseillé, homme ou femme, de le demander avec le sourire. 

Les femmes prennent-elles plus de risques que les hommes en étant reporter de guerre?

Non. Pas nécessairement, mais les femmes ne peuvent pas jouer sur le terrain de la familiarité. Elles ne peuvent pas boire avec les hommes jusqu’à perdre leurs moyens de contrôle. Il est probable que le risque de violence à caractère sexuelle augmente pour les femmes. Les risques sont plus minimes entre les hommes. Il y a à la fois des codes sexuels et des risques sexuels. Elles doivent réussir à maîtriser ce jeu de “séduction”. La représentation de l’agression sexuelle n’est pas la même selon le genre. Les hommes violent par forme de désir les femmes. Quand un homme est violé, la plupart du temps on cherche à le détruire et l’humilier. Sur les champs de bataille, les hommes se font violer et on ne le voit pas énormément. Ces crimes sont souvent cachés par les victimes pour qu’elles puissent continuer d’exercer leur métier. C’est une activité extrêmement dangereuse. Le danger est immédiat et à long terme. Pour faire ce métier, il faut se faire accompagner psychologiquement et préventivement. Il faut voir avant et après des psychologues spécialisés. C’est une activité qui faites sur la durée détruit les gens. Les hommes et les femmes souffrent énormément. 

Si vous étiez reporter de guerre, prendriez-vous plus de précautions pour la sécurité d’une femme reporter de guerre dans certains pays en proie aux conflits?

Oui. J’aurais tendance à dire que culturellement, j’aurais du mal à réprimer certains comportements protecteurs. J’ai été éduqué dans un contexte où à la fois le féminisme était une évidence mais les comportements masculins patriarcaux non réfléchis étaient présents. 

Avez-vous l’impression que les femmes écrivent des articles plus tournés vers les personnes qui subissent la guerre que les combats en eux-même? 

Je pense que les femmes sont à la fois contraintes. Mais elles ont l’opportunité d’accéder à des espaces, des relations et des sujets qui échappent aux hommes. Durant la guerre du Vietnam, les femmes avaient dû se contenter d’emploi de pigiste. Tous les sujets en relation avec la guerre plus directe, politiques et militaires, étaient traités prioritairement par des hommes et marginalement par des femmes. Les femmes ont dû être obligées de traiter d’autres angles comme les victimes, la complexité politique, la culture, l’économie etc. Elles étaient bien formées donc étaient en mesure de traiter ces sujets compliqués. 

Comment les femmes modifient-elles le métier de reporter de guerre? 

Le journalisme est transformé par le fait que les femmes, de plus en plus nombreuses, ont été socialisées dans un contexte où elles étaient obligées d’aller regarder des sujets mineurs délaissés par les hommes. Hors ces sujets sont devenus super importants depuis. D’une certaine manière on peut considérer que cette contrainte est devenue un avantage. Du coup les hommes ont dû venir sur ce terrain là. Le journalisme est sûrement transformé par le genre. 

Les reportères de guerre sont-elles plus ou moins avantagées que les hommes?

En réalité sur les terrains de guerre, les femmes sont peut-être plus avantagées. Pour toutes les raisons que j’ai donné, elles sont considérées comme moins dangereuses. Elles peuvent utiliser des registres de “séduction” que les hommes ne peuvent pas faire. Le registre de la violence, comme hausser la voix, est impossible à faire devant des gens qui portent des kalachnikovs. C’est très dangereux et ça finit mal. Une femme ne le fait pas et utilise le sourire. Et également la contrainte des sujets mineurs a fini par être un avantage. 

Voyez-vous une évolution dans les mentalités à propos des femmes reportères de guerre au fur et à mesure des années?

Oui. De toute évidence, on ne peut pas dire que les femmes sont vues de la même manière par rapport à ce que Catherine Jentile racontait dans les années 80. Je pense que le seuil de tolérance à des comportements sexistes a été très nettement relevé. Les blagues sexistes, les propos graveleux contre les femmes ont fortement diminué. Mais il existe des “backlash” où l’on progresse d’un pas et on retourne de deux pas en arrière ensuite.

Portez-vous bien !

Agathe

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