Cher Confinement,

Cher confinement,

Il y a encore 2 mois, j’étais sur les bancs de l’université de médecine, et loin de m’imaginer de ce que j’allais vivre, et de l’ampleur ainsi que des conséquences de la situation. J’avais déposé un Curriculum Vitae courant fin décembre dans une maison de retraite, pour un job d’été pour aider à la logistique, dont on m’avait promis de donner des nouvelles d’ici fin mai… À ma plus grande surprise, ces nouvelles, je les ai eues début mars, par téléphone, pour me demander si j’étais disponible.

On m’a informé que c’était juste pour « un simple essai », et que ça durerait quelques jours… Ayant eu une semaine de vacances, j’en ai profité pour m’y rendre (le jour même où le Président allait s’exprimer et évoquer les modalités du confinent). Et de suite, j’ai compris que ce n’était pas simplement une période d’essai: la directrice me fit comprendre, que la situation allait dépasser leurs moyens habituels, autrement dit que j’allais endosser en quelques sortes le rôle d’aide soignant sans même avoir eu au préalable une formation, ni même déjà eu d’expérience dans ce milieu. En l’espace de quelques heures, je me suis retrouvé en contact direct avec les résidents, dans leur propre intimité, où l’on me montrait les gestes à effectuer, et les principes à avoir, à me montrer l’organisation et la gestion des activités, de la prise des médicaments(…). L’électrochoc a été brutal. J’avais connaissance des manques de moyens des EHPADs, de l’éloignement des résidents avec leurs proches, mais pas de la déshumanisation au-quelle nous faisions et faisons encore preuve: le Covid19 avait déjà trouvé refuge dans l’établissement, sans pour autant en avoir la certitude (étant donné qu’aucun test n’avait été effectué), cependant les mesures de protection étaient déjà présentes : le confinement venait tout juste de se mettre en place, les visites étaient interdites, les masques et sur blouses obligatoires lors de contacts avec les résidents, mais déjà un problème de taille se dessinait: la pénurie. Heureusement, les services de thanatopraxie, ainsi que mortuaires avaient laissé généreusement un stock de matériel suffisant pour assurer notre sécurité, mais aussi celle des résidents. Les jours passèrent, et ce qui devait être  »ma période d’essai » me fit voir une réalité dont j’ai eu du mal à m’y faire. Les valeurs de dignité pour une personne humaine se sont vues restreintes, pour ne pas dire bafouées face à un manque de personnel évident que je venais maigrement compléter: les résidents étaient cloîtrés dans leur chambre, sans jamais pouvoir y sortir, les douches ainsi que toutes les règles d’hygiène primaires devenaient non systématiques, au point que l’on laissa certains passer la nuit dans leurs défécations… Ceux ci avaient connaissance de la crise sanitaire que nous sommes actuellement en train de vivre, avec en plus une inquiétude de mourir éloigné de leurs proches. Malgré ma piètre expérience, je prenais soin de discuter avec certains de la situation. Leur mimiques laissaient clairement rappeler la nécessité de maintenir du lien social, bien que d’habitude celui-ci soit réduit à son minimum. Certains qui avaient encore une partie de leur esprit, m’indiquaient clairement qu’il n’était pas bon de vieillir en France, et m’expliquant implicitement que les maintenir dans ces établissements n’avaient plus de sens pour eux: nombre d’entre eux présentent des troubles dépressifs dont le personnel sait très bien diagnostiqué, mais absolument pas prendre en charge, c’est à dire qu’on les laissait dans leur coin, considérant que faire venir des psychiatres ne leur étaient d’aucune utilité, où du moins ce qu’on voulait nous faire croire: dans un monde où l’on privilégie la productivité, la rapidité(…), incarné par la jeunesse, nous ne pouvons même plus écouter « nos vieux », sûrement trop lents dans leur parole et leurs gestes, mais où ils ont encore pour certains toutes leurs têtes et sont donc en capacité d’éprouver des émotions en analysant la situation dans laquelle ils se trouvent… Ces établissements où sur papiers, l’on fait croire que « vois aînés passeront les meilleurs moments de leur vie » reflète une triste réalité: celui où l’aspect financier prime sur la dignité humaine. Ce confinement a permis de dénouer des langues permis les résidents, signes certain de détresse sociale, de solitude, et de craintes: devoir mourir dans ces établissements était pour la plupart une évidence, que le virus n’arrangeait en rien. On avait constaté plusieurs détresses respiratoires parmi nos résidents, signes caractéristiques des conséquences du virus… Certains partaient en ambulance (rejoindre l’hôpital), d’autres en corbillards… Les corps de ceux qu’on côtoyait dans leur détresse quelques heures auparavant se voyaient traiter comme une source radioactive, qu’il fallait envelopper et dégager au plus vite dans les fours crématoires quelques heures plus tard. Les médecins de gardes assignés à notre établissement se montraient plus rare avec la crise, leur seule venue étaient de constater les décès. Les maladies chroniques des résidents encore survivants n’étaient que partiellement surveillés, c’était le cas de la mère Bouchère comme on l’appelait, atteinte de diabète et de thrombophlébites. C’était la première résidente que j’avais rencontré lors de mes débuts dans l’EHPAD, dont le sourire permanent et la réponse systématique du  »moi ça va bien » à la question répétée « comment ça va? », reflétait une détresse profonde de solitude: elle était veuve, n’avait apparemment plus de visite dans l’établissement selon les dires de « mes collègues aides soignants ». Seuls deux photos posées sur sa table de chevet, encadrées dans des cadres poussiéreux, semblaient témoigner paradoxalement d’une vie de famille épanouie il y a encore 20ans, avec son mari boucher, son fils et ses deux filles… Malheureusement, un samedi soir, alors même que le soleil pointait ses derniers rayons de soleil, nous recevions une alerte émanant de sa chambre, la numéro 35, située à l’étage : la mère Bouchère se plaignait de douleurs thoraciques et d’une difficulté respiratoire, ainsi que d’un léger mal de tête persistant depuis plusieurs jours. Nous prenions alors contact directement avec un médecin, et notre erreur fut de la décrire « apaisée » malgré les symptômes: elle ne fut considérée comme un cas urgent, pourtant nous savions au fond que le virus était en elle, sans en avoir la certitude: son esprit aura rejoint les cieux dans la nuit, son corps l’enfer des flammes l’après midi, et ce dans l’indifférence la plus complète: nous n’avions aucun contact de sa famille, sa pension de retraite servant entièrement à payer les frais de l’EHPAD.

C’était ma première mort que j’ai accompagné, on en fait au début l’expérience d’une grande tristesse qu’on éprouve de la difficulté à chasser, car la pensée de la mort revient sans cesse nous habiter. On se rappelle cette personne, son regard, son sourire ou son désespoir et on demeure sensible à ce souvenir en demi-teintes à la fois heureuses et tristes. Ça ne sera pour moi pas la dernière mort dont j’ai assisté, il en suivra bien d’autres, la plupart précipitée par ce »foutu Coronavirus » qui venait se rajouter aux maladies pour la plupart chroniques de nos résidents, les amenant dans un No man’s Land totalement désarmé, et où le seul échappatoire est la mort. Les annonces aux proches étaient là encore plus déchirantes; ce n’était plus le médecin en personne qui annonçait la triste nouvelle, mais les aides soignants en personne: on pouvait entendre les pleures avant même d’annoncer la mort, rien qu’en présentant la fonction du personnel et le nom de l’établissement.

Il restait à annoncer le plus difficile: celui où le deuil sera d’autant plus douloureux qu’ils ne pourront plus voir leur bien-aimée, crise sanitaire oblige… Il y a quelques jours, j’ai décidé en personne de quitter l’établissement où je ne me sentais pas à ma place, et surtout pas préparé. Personne n’était préparé. Cette période de confinement aura été synonyme pour moi de prises de fonction et de confrontation à la mort dont aujourd’hui j’ai du mal à assumer, et dont je dois apprendre à vivre avec, seul, confinement oblige (encore une fois), comme pourrait le ressentir un résident enfermé dans son EHPAD et méditant sur sa propre mort. Cette expérience oblige à réfléchir sur sa propre existence, mais également à sa propre finitude. Je me sens si coupable, rempli de remords, me répétant inlassablement «J’aurais pu faire davantage, j’aurais dû prendre plus de temps avec cette personne, j’aurais dû tenter de mieux la soulager, de plus la réconforter, mais je ne suis qu’étudiant, et non médecin, ni psychologue…». Une chose est sûre, la mort ferme les yeux des mourants, et ouvre ceux des vivants s’obstinant à les garder fermer face aux conditions de leurs aînés, et donc de NOTRE propre finitude.

Alex

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