Et puis un jour, j’ai eu peur de manger

TW: Trouble alimentaire. Cet article n’a pas une portée médicale mais constitue le témoignage d’une petite meuf de 19 ans mise à mal par la vie qui parfois laisse des traces. (Oui je parle de vergetures.)

La sentence est tombée un mardi après-midi, en octobre 2019: « Vous êtes hyperphage, Madame. Vous avez un problème. » J’ai décomposé sa phrase dans ma tête, cotonneuse. Vous avez un problème. J’ai toujours su que j’avais un rapport particulier avec la nourriture, sans jamais me douter une seule seconde que j’étais atteinte d’un trouble alimentaire. Ça fait peur « trouble », ça fait cassé, ça fait malade.

Quand j’ai appris la nouvelle je n’avais qu’une idée en tête: Rentrer chez moi, manger, et dormir d’un sommeil sans rêve. Là, au téléphone, assise dans le jardin de mon université, j’ai eu la sensation d’être jetée au fond de l’océan. J’ai raccroché au nez du médecin, puis je suis effectivement rentrée chez moi. 

Et j’ai comblé. Je n’ai pas mangé, non: J’ai « comblé ». Moi je comble, c’est tout. Je rempli le vide que je ressens en mangeant tout ce que je peux jusqu’à ce que la culpabilité avale toute autre émotion. C’est moche, hein ? Je sais, mais c’est réel. Je ne suis pas ceux qui ont un contrôle sur leur alimentation. Je suis de ceux qui ont peur de manger. Je suis de ceux qui ne peuvent avaler quoique ce soit devant des inconnus. 

Je suis hyperphage.

L’hyperphagie est un trouble alimentaire compulsif peu connu, et pourtant qui touche beaucoup de monde. Cela désigne le fait de manger de façon déraisonnée suite à une situation qui nous a peiné/frustré/énervé sans se faire vomir par la suite. Ce trouble alimentaire diffère de la boulimie dans la mesure où on ne fait pas de sport intensif ou on ne se fait pas vomir afin de « compenser ». Comme les autres troubles alimentaires, ce mal exige d’être suivi par un professionnel car il mène à des problèmes de santé majeurs (carences, surpoids, anorexie, boulimie…) On a tous un -ou plusieurs- hyperphage(s) autour de nous, mais nous ne les voyons pas. Parfois aussi, c’est nous-mêmes et nous l’ignorons. Il m’a fallu 10 ans pour m’en rendre compte, 10 ans pour faire état de ma maladie. 

On ne tombe pas dans l’hyperphagie comme on tombe dans la clope, ce TAC est plus insidieux: Un jour on s’est senti mal et on s’est rendu compte que ça nous as aidé de manger un petit quelque chose. Alors on recommence mais on double les quantités. Puis on les triple, puis on arrête de compter. On ne regarde pas ce qu’on avale, on comble. C’est inconscient: ce qui importe ce n’est pas ce qu’on tient entre les doigts mais la place que cela va occuper en nous pour que le vide se remplisse. Lorsque je fais une crise, rien d’autre ne compte que cette envie irrépressible de manger jusqu’au dégoût et jusqu’à que l’élément déclencheur me semble lointain.

Comme les autres TAC, l’hyperphagie apparait à une époque difficile de notre existence, se couple à d’autres maux et connait des fluctuations: Des fois ma vie est un enfer et je prends 5 kilos, et parfois les choses vont bien alors j’en perds. La mienne est complice de mon anxiété généralisée. Un beau duo, n’est-ce pas ?

Je ne suis pas suivie pour mon hyperphagie* car je suis encore aux prémices de ma guérison: Ce temps d’acceptation où on commence à comprendre l’ampleur du problème. Je n’ai pas encore le courage de régler ce mal qui me ronge. (D’ailleurs, c’est tellement compliqué pour moi de vous écrire que je suis en train de manger.)

En plus de ne pas avoir le courage, je suis terrifiée:

Mes proches ne sont pas au courant de ça, parce-que j’ai peur de leurs réactions. J’ai peur de me sentir incomprise, j’ai peur que la faute soit rejetée sur moi : « Solène, c’est quand même pas compliqué de se contrôler. »; « C’est une affaire de volonté »; « C’est pour ça que tu as pris autant de poids ces dernières années? » Non, non, oui. 

Après tout, qui a envie d’avoir une fille malade ? Une soeur en vrac ?  Une chérie en pièces ? Une amie rongée par elle-même ? 

Et puis après les miens, moi-même: J’ai pris beaucoup de poids depuis quelques années et je n’accepte pas le reflet que je renvoie dans mon miroir. Je sais que ce n’est pas grave de faire un 40, mais ce qui me gêne le plus est de savoir au fond de moi pourquoi je fais cette taille. Comme mes crises, parfois je me sens mieux dans mon corps que la veille, et parfois je culpabilise et sur-représente mon poids. L’hyperphagie, en plus d’être psychologique, est physique.

Consciente du problème qui me touche, j’ai décidé de me laisser du temps, pour une fois: Moi qui suis très stricte et critique envers moi-même, j’ai choisi de laisser de l’espace à mon corps et de donner du temps à ma tête pour quand je serai enfin prête à assumer pleinement le processus de guérison et le poids de l’inquiétude de mes proches. Je sais que certains d’entre eux vont découvrir cela à travers ces mots mêmes, et j’ose croire que les lettres sont des mains tendues vers l’avenir.

Loin d’être occultée, j’ai trouvé des moyens de contourner (du moins limiter) mes crises: Je n’ai jamais rien à manger chez moi. J’achète au jour le jour, pour n’avoir rien auquel succomber quand la tristesse m’accable. Le confinement est évidemment une difficulté supplémentaire et je tourne en boucle dans mon appartement, tenaillée par l’anxiété et l’envie de l’enterrer sous des tonnes de nourriture. Il n’y a pas un seul soir où je m’endors tranquillement. C’est épuisant je le concède, mon TAC me bouffe -comique- l’esprit. Je me sens souvent seule et démunie face à cela, bien que je saches que ce n’est pas le cas:

Pour cause, si vous vous sentez dans une situation semblable à la mienne (Pas forcément de l’hyperphagie mais un TAC ou tout autre problème psychologique) n’ayez pas honte de vous. Nous ne sommes pas seuls, nous ne sommes pas condamnés. Nous avons juste besoin de temps pour démêler les fils brulants qui nous touchent et faire le vide pour enfin avancer. Car c’est tout ce qui compte: Avancer, perdurer malgré les fois où on se perd un peu sur le chemin de la vie. Je vous ai mis un numéro utile à la fin de cet article afin de vous aider dans ce combat-là. 

Et n’oubliez pas: C’est n’est pas un échec d’avoir des problèmes dans la vie. Le tout est de les surmonter à son rythme.

Solène. 

Numéro utile: La ligne téléphonique « Anorexie Boulimie, Info écoute » est à votre disposition.

0810 037 037(0,06€/MIN + PRIX D’UN APPEL LOCAL)

N’hésitez SURTOUT pas à contacter un professionnel de santé. 

 *Je ne recommande évidemment à personne de ne pas être pris en charge comme moi, je vous incite à prendre rendez-vous avec un professionnel de santé si jamais vous vous sentez inquiets à propos de quoique ce soit.

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